L'actu sociale

Le fil de l'actualité sociale en direct des centrales syndicales
Retrouvez dans cette rubrique les communiqués de presse et les informations en provenance des syndicats. Cet espace diffuse en temps réel les prises de positions et les réactions envoyées par toutes les organisations. Les opinions émises dans ces articles n'engagent pas Apex.
 

L'invité

François Hommeril

Ingénieur chez Rio Tinto (ex Péchiney) et secrétaire national de la confédération CFE-CGC

De Pechiney à Rio Tinto : chronique d’une mort annoncée...

 
Désindustrialisation, mondialisation, moralisation : la schizophrénie des discours officiels
03/02/2010
PDG convoqués par le gouvernement. Réprimandes sur les délocalisations et les fermetures de sites, arbitrage entre firmes qui se disputent, rappels à l’ordre pour Renault, EDF, Areva, Total… 
Sauf que dans « rappel à l’ordre » il y a le mot « ordre ». Quel est l’ordre à respecter ? Celui d’une politique industrielle française (ou européenne) contraignante et socialement responsable ? Celui de la concurrence libre et non faussée ? Celui de l’ambition financière ? Car pour faire le gendarme faut-il encore savoir dire quel est le bon code de la route.

L’art de dire quelque chose et son contraire  
Quel curieux exercice de funambule que de faire mine de régenter les grands groupes industriels « français » en leur demandant d’être à la fois de puissantes multinationales impériales et des sociétés dont l’horizon stratégique serait toujours celui de l’hexagone.
Depuis un quart de siècle, tout et son contraire ont été proclamés avec la même candeur par les Pouvoirs publics. L’économie globalisée a généralement été décrite comme une chance, comme une ouverture à ne pas manquer. « La mondialisation est un fait, il serait aussi vain de la nier ou de s'y opposer que de prétendre remettre en cause la loi de la gravité ou arrêter la course des nuages. La question n'est donc pas de savoir si la mondialisation est bonne ou mauvaise. Elle est de savoir si nous y sommes préparés. » (Discours du candidat Nicolas Sarkozy, Saint Etienne 09/11/06)
Alors que côté politique sociale, c’est la défense du territoire qui est mise en avant : « Contre les délocalisations, je mettrai en œuvre une politique industrielle, en choisissant les secteurs stratégiques sur lesquels concentrer nos efforts. Notre pays doit garder des usines » (Discours du même, Charleville-Mézières 18/12/06). Cherchez la contradiction.
Comment concilier la transformation de Renault, d’EDF, d’Areva, de GDF-Suez, de Veolia, de Total, de France-Télécom ou La Poste en puissante machine mondialisée et le vœu pieux de les ramener à des préoccupations socio-économiques strictement françaises ? Engagée dans sa « multinationalisation », une entreprise vouée aux seules lois de la compétitivité ne peut que poursuivre sur cette trajectoire, inexorablement. Une fois qu’on vous a poussé sur la glace, il faut bien s’efforcer de patiner. A moins de bouleverser les règles économiques et de changer les rapports de forces sociaux. Ce qui n’est évidemment pas dans l’agenda des Pouvoirs publics et des institutions européennes.
On a voulu faire d’EDF l’un des champions mondiaux de l’énergie (15,6 milliards d’euro par exemple pour racheter British Energy) et pour cela ouvrir son capital et y instaurer une culture de marché. Comment s’étonner ensuite que sa direction envisage à nouveau une augmentation de 25% du tarif aux particuliers d’ici 2015, afin de financer ses investissements à l’étranger et la défense de ses parts de marché dans le nucléaire ?
On a accepté de faire d’Areva, de Veolia, d’EDF ou de GDF-Suez des acteurs puissants de concurrence « libre et non faussée » sur des activités qui concernent pourtant l’aménagement des territoires pour une ressource collective. Qu’a cela ne tienne… les voilà qui se font la guéguerre, tantôt alliés tantôt adversaires. Areva se payant le luxe tout récemment de suspendre ses approvisionnements de combustible auprès d’EDF. « Et tac tu l’as bien cherché ! ».
On veut faire entrer la RATP dans le « Top 5 mondial des transporteurs urbains d’ici à 2013 » (document remis aux administrateurs en octobre dernier)… Du coup, la problématique des alliances, des prises de participation et de la rentabilité marchande se pose inexorablement. La SNCF, face au projet d’alliance entre Transdev (25% RATP) et Veolia, engage sa propre filiale Keolis dans des discussions concurrentes avec le groupe britannique de transport en commun Arriva. Dans la foulée, la société d’ingénierie Systra, filiale à parité de la SNCF et de la RATP, devient le terrain d’une sourde querelle entre les deux actionnaires. Œil pour œil !
On veut que Total soit un major de l’industrie pétrolière mondiale et vienne en appui de toutes sortes d’intérêts géopolitiques, alors on en paye le prix en termes de maillage industriel et de répartition géographique de ses capacités de raffinage.
Veut-on que Renault se développe comme une grande entreprise mondiale, contrôlant déjà 44% de Nissan, 80% de Samsung Motors et 100% de Dacia… alors les 18% de capital que conserve l’Etat français dans le constructeur ne pèsent pas lourd face aux « obligations » du marché financier et de la mondialisation.
La mobilisation des salariés de Renault et la proximité d’une échéance électorale font que les Pouvoirs publics ont obtenu que la future Clio IV ne soit pas exclusivement produite en Turquie et que le site de Flins en ait une part. Fort bien. Mais ce n’est qu’une pause dans l’inexorable processus. Demain, les groupes de l’automobile franchiront une étape supplémentaire de leur mondialisation. La conquête des marchés et les risques encourus sur les nouveaux systèmes de motorisation conduiront à de nouvelles alliances capitalistiques. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que des constructeurs chinois et indiens rentrent dans son capital, que la fusion avec Nissan se fasse un jour ou qu’un constructeur européen ou américain s’invite à la table… 
Il est contradictoire d’avoir adhéré à un modèle de mondialisation nécessitant la formation d’oligopoles planétaires et de croire par ailleurs que l’on peut maintenir la notion de « champions nationaux ». Péchiney (devenu Alcan) ou Arcelor (intégré à Mittal) n’étaient-il pas eux-aussi des groupes français ? Bien sûr, les processus sont variés d’un secteur à l’autre. Mais aucun groupe français n’échappe à la pression objective d’une mondialisation porteuse d’une ouverture sans frontière de l’actionnariat. Le plus pathétique dans cette histoire est que la majorité des sociétés citées ici sont d’anciennes sociétés publiques ou le son encore, ou qu’elles ont encore une part importante de leur capital détenue par l’Etat.

L’art de dire tout et son contraire 
Les plus hautes sphères de l’Etat espèrent être pardonnées de leurs actes passés par un discours vigoureux sur la « dérive morale » du capitalisme. Le discours présidentiel à la toute récente Conférence de Davos disait entre autres : « Il y a quelques années on prédisait la fin des nations, l’avènement du nomadisme. Mais dans la crise même les entreprises les plus mondialisées, les banques les plus globales ont redécouvert qu’elles avaient une nationalité ».
La belle affaire ! Elles auraient été bien folles, ces entreprises, de ne pas venir prendre les aides qui leurs étaient proposées par peur des catastrophes économiques en chaîne et des mobilisations sociales. Mais, de là à croire que c’est un sage et durable retour au bercail… quel contre-sens !
En réalité, les Pouvoirs publics font mine de découvrir les contradictions qu’ils ont eux-mêmes largement contribué à créer par 25 ans de décisions politiques. Le passage du marché commun au Grand marché puis aux accords de Maastricht nous a fait passer d’une zone de coopération où dominaient encore les régulations nationales à une zone de libre échange dérégulée. Les transformations financières ont unifié toute la planète boursière et les capitaux extraits des entreprises se placent n’importe où, sans contrôle ni entrave. En France, on a privatisé à tour de bras au nom des besoins de la mondialisation, des ouvertures de capital, des opérations de rachat, des alliances et des ambitions planétaires de nos « champions français ». La dictature de l’actionnariat ne s’est par arrêtée aux portes de nos anciennes entreprises publiques, bien au contraire. On y a même trouvé plus de zèle encore à scruter la remontée des dividendes.
Il a donc fallu un grand nombre d’actes politiques pour que tout cela soit possible :
  • Pourquoi l’Union européenne ne s’est-elle toujours pas engagée, depuis 1986 date de l’ouverture totale des marchés,  dans une convergence de la fiscalité des entreprises (notamment des groupes transnationaux)? Comment peut-on ensuite s’offusquer qu’une entreprise puisse s’intéresser au différentiel d’imposition ? 
  • Pourquoi a-t-on poussé à la déréglementation des transports de marchandises et favorisé le dumping sur leurs prix, aggravant du même coup les délocalisations au sein de l’Europe et la massification des flux de réimportation ? 
Surtout, pourquoi a-t-on « admis que le marché avait toujours raison et qu’aucune autre raison ne lui était opposable », dans un « monde où tout était donné au capital financier » (Discours présidentiel, Davos, 27 janvier 2010) ? Pourquoi toutes les institutions mondiales, européennes et nationales ont-t-elles convergé vers la déréglementation, vers l’absolutisme des marchés ? Pourquoi a-t-on fait croire que l’Histoire ne se construisait que dans la superbe effervescence de la compétition et du taux de profit ? Pourquoi a-t-on laissé se propager l’idée que tout n’était que « risque » et que chacun devrait apprendre à diriger sa vie comme on gère un investissement ? (« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » ; « La précarité est une loi de la condition humaine… », Laurence Parisot, Medef).
La belle hypocrisie que de faire semblant aujourd’hui de découvrir le problème.
La « mondialisation dont nous avions rêvée », dit le même discours présidentiel à Davos, n’était pas celle-ci. Pendant 20 ans de multiples voix se sont élevées pour dire que ce n’était pas la mondialisation en soi mais cette mondialisation-là, pas l’Europe en soi mais cette Union européenne-là qui étaient en cause.
La mondialisation financière a été mise en place, théorisée, construite, voulue et même imposée ; pas rêvée. Etait-ce « rêver » que de tenter de saper le contrat de travail par l’instauration du CPE ? Et, la réduction continue de la fiscalité sur le capital et sur les bénéfices, l’obsession du « moins d’Etat », les attaques permanentes contre la protection sociale… le doux songe d’un monde socialement équitable ?

Changer les règles du jeu, pas seulement la couleur des cartes 
La mondialisation financière n’est que la conséquence d’une ponction générale de la richesse créée par le travail. Elle est à la fois la conséquence et la cause des politiques sociales et fiscales, le résultat de rapports de force sociaux. Contrairement aux discours officiels, ce n’est pas d’une dérive « morale » qu’il s’agit, mais de mécanismes, de volontés, de structures qui par nature ont porté le monde jusqu’à cette impasse.
Mais ne serait-ce que sur le plan moral, puisque tel est le diagnostic bancal des pouvoirs européens, libre à eux de retrouver le chemin de la vertu. Ils ont les moyens institutionnels,
  • de changer les politiques fiscales et de contenir la gloutonnerie financière par une imposition dissuasive, 
  • de mettre en place un service bancaire public, de limiter les revenus des dirigeants, 
  • de réguler les localisations industrielles en fonction de la trace carbone des flux de marchandises et des distances à parcourir, 
  • de définir des salaires miniums nationaux sur la base d’un indicateur européen commun de pouvoir d’achat, 
  • de mettre en place une législation dissuasive sur les licenciements économiques qui ferait que les entreprises assurent collectivement le coût complet du maintien des revenus et de la reconversion professionnelle des personnes ; sans que les collectivités n’aient à payer ce dégât collatéral de leur compétition, etc.
Sans cela, les 6 milliards d’euros que le « grand emprunt » français destine à l’industrie et aux PME ne serviront à rien, l’argent se perdant dans les rouages d’une valorisation sans frontière. L’Europe peut d’autant faire cela que les Etats-Unis ne sont plus en position de s’y opposer. Au moins, cela permettrait-il aux plus hautes sphères de l’Etat de sortir de cet état d’hébétude qui – parait-il ! – les a fait se tromper  de mondialisation. Mais, le dire du haut d’une tribune à l’heure du JT de 20 heures est une chose, le faire en est une autre.