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Ecrivain et cinéaste "Décrire le monde pour mieux le changer"
Deux ans après les Vivants et les Morts qui racontait la fermeture d’une usine dans l’est de la France, vous publiez « Notre part des ténèbres », un thriller social en forme de dénonciation du système économique. La désespérance sociale est un sujet qui vous tient à cœur, pourquoi ?
Plutôt que de désespérance sociale, je parlerai de désespoir. Je pense qu’il existe aujourd’hui un vrai et profond désespoir qui gangrène notre société. J’y vois là deux causes essentielles. La première : le déni de démocratie de la part des élites qui nous gouvernent et qui trahissent leurs promesses de campagne. L’exemple le plus flagrant aura été de faire adopter par la voix parlementaire le traité constitutionnel qui avait été refusé par le peuple par voix de référendum. La deuxième repose sur le paradoxe économique qui existe entre, d’une part une productivité croissante, et d’autre part des salaires qui stagnent, des emplois qui disparaissent et un pouvoir d’achat qui ne fait que baisser. Globalement, les gens travaillent mieux et sont plus efficaces, ils produisent plus vite et plus mais ne sont pas récompensés par le fruit de leur travail. Cette situation est intolérable et c’est contre ce système que je m’insurge. Dans votre livre, vous racontez le détournement, par les salariés de l’atelier de recherche mécanique, d’un navire de luxe où festoient les actionnaires d’un fonds spéculatif américain qui ont vendu l’usine à des investisseurs indiens. Est-ce au départ une idée d’épopée sociale ou une tentative de réhabiliter le droit à la révolte ? Derrière le récit avez-vous aussi une préoccupation citoyenne ou militante ?
Pour moi, la classe ouvrière existe toujours, malgré le discours ambiant qui consiste à nous faire croire qu’elle aurait disparu, qu’il n’y aurait plus de conflits ni de classes sociales, mais juste des partenaires sociaux. Mais au-delà de la classe ouvrière, c’est surtout du monde du travail, ce que les Anglais appellent la “working class” dont il est question dans mon livre. Car “Notre part des ténèbres” ne met pas en scène que des ouvriers. Ce sont aussi des employés de bureau ou encore des cadres qui, ensemble, s’insurgent contre un système hypocrite et injuste et contre une violence cynique dont ils sont tous les victimes. Pour autant, il ne s’agit pas d’un livre militant ou de propagande. Je dirais plutôt que c’est un livre politique destiné à faire comprendre un certain nombre de mécanismes économiques et sociaux et qui porte en lui un appel très fort à l’insurrection. Une insurrection contre une guerre menée au nom de la raison financière contre la raison industrielle et qui entraînera inévitablement des violences et des morts. Car les délocalisations, les licenciements, l'humiliation de milliers de salariés sacrifiés et livrés à leur propre sort, amènera, un jour, certains d'entre eux à se radicaliser, à dire non, à combattre. Il n’y a aucune raison de renoncer à lutter. Le droit à l’insurrection est un droit indispensable à toute vie démocratique. Il ne doit pas faire peur. Au contraire, il mérite d’être réhabilité car c’est un moteur de l’action.
Votre regard sur le monde social va à contre-courant des poncifs véhiculés par la littérature, les médias et de façon plus générale par notre société sur le capitalisme financier.
Il est certain qu’écrire aujourd’hui sur le monde du travail vous place inévitablement à contre-courant du flot de la production romanesque, télévisuelle et cinématographique actuelle qui fait la part belle aux problématiques bourgeoises. La plupart du temps, les personnages qui y sont mis en scène ne travaillent pas et n’ont pas d’opinions politiques ou de convictions religieuses. On nous décrit un monde irréel, où tout est lisse, propre et superficiel. Je considère que le rôle du romancier au contraire est de faire exister le monde réel dont on veut nous détourner. J’utilise souvent cette parabole, mais je la trouve parlante. Connaissez-vous l’histoire de ce juif riche qui se regarde dans son miroir ? Il se mire, s’admire et se repaît du spectacle de lui-même, jusqu’au jour où un rabbin lui rend visite et efface le tain du miroir. Le juif riche découvre alors devant ses yeux le monde dans lequel il vit avec sa brutalité et ses horreurs… Eh bien, vous voyez, mon travail d’écrivain, consiste à faire exactement ce que fait le rabbin : effacer le tain, dénoncer les illusions, traquer les mensonges et montrer le monde réel tel qu’il est, avec ses contradictions.
Existe-t-il selon vous une alternative à cette pensée unique ?
Oui évidemment ! Le marché et le capitalisme dont on nous fait croire qu’ils sont le stade ultime de la démocratie et qu’on érige en modèle économique pour notre société ne peuvent pas être considérés comme l’unique manière de penser notre monde. On évoque souvent des crimes du communisme commis par Staline, mais jamais les crimes du capitalisme qui font chaque jour des milliers de victimes dans le monde au nom de la productivité et du profit. Et lorsqu’on nous parle de plan social c’est comme si on parlait de mort car il n’y a ni de plan ni de social. Juste des hommes et des femmes sacrifiés sur l’autel d’une guerre économique avec pour armes des costumes et des cravates.
Miko, Kléber… les plans sociaux, les licenciements et les reclassements font quotidiennement la une de nos journaux sans que l’opinion publique ne s’en émeuve. Comment réagissez-vous à cette banalisation du désespoir social ?
Pourquoi l’opinion ne s’en émeut plus ? Parce que la répétition même des plans sociaux les banalisent. Chaque jour la télévision, la radio, les journaux égrènent les pourcentages et les chiffres des nouvelles victimes : deux cents licenciements ici, cinq cents là, 25% des salariés de tel ou tel site reclassés ailleurs. Cette stratégie savamment orchestrée par les médias contribue à gommer toute forme d’affect vis-à-vis de ceux qui sont concernés. Les individus n’existent plus en tant que tels, ce sont des chiffres et les chiffres n’expriment aucune douleur. Ils sont la rigueur et l’objectivité scientifique même. On est dans l’irréel. C’est la raison pour laquelle dans “Notre part des ténèbres”, j’ai voulu organiser la rencontre impossible entre : les victimes, les personnels de Mondial Laser qui ont perdu leur emploi à cause des manœuvres financières d’un fonds spéculatif qui a racheté leur usine, et les responsables, les actionnaires de ce fonds.
Il existe de nombreux discours sur la désindustrialisation et la fin de l’histoire ouvrière. Votre livre ne s’achève pas sur une note optimiste. Est-ce selon vous la fin d’une époque ? Ou bien pensez-vous qu’il y aura un report sur d’autres catégories sociales de cette vieille capacité à refuser le fait accompli ?
Je ne pense pas que mon livre s’achève sur une note pessimiste. Au contraire, il se termine sur la naissance d’un espoir. Celui qu’un jour les salariés qu’ils soient ouvriers ou cadres pourront se révolter et dire non, ensemble et de manière solidaire, à un système dominé par la raison financière et économique. Je pense qu’il n’y aura plus de grands mouvements sociaux liés aux classes laborieuses tels qu’on les a connus par exemple en 1936. Mais je suis convaincu que la prise de conscience d’individus ou de petits groupes d’hommes et de femmes, quel que soit leur statut dans l’entreprise, donnera naissance à des luttes avec l’espoir de faire entendre des voix et reconnaître des droits comme ce fut le cas récemment pour les caissières de Carrefour à Marseille. Leur mobilisation inédite, incarnée par une grève qui aura duré 16 jours, est devenue le symbole d’un mouvement naissant contre les conditions de travail dans la grande distribution. Après avoir permis d’alerter l‘opinion publique sur un sujet dont on ne parle jamais il donnera peut-être à d’autres la force de se faire entendre à leur tour. Pour parler comme les personnages de mon roman je dirai que l’heure est enfin venue que la peur change de camp et que ceux qui sont responsables de situations sociales désastreuses soient enfin mis face à leurs responsabilités. Car désormais, c’est à eux d’avoir peur !
Entretien réalisé par Emilie Domergue

RÉSUMÉ DU LIVRE "Notre part des ténèbres" Éditions Calmann-Lévy, 2008 http://www.editions-calmann-levy.com
Gary et les employés de Mondial Laser, une entreprise de pointe vendue à l'Inde par un fonds spéculatif américain, prennent possession d'un navire de luxe, le Nausicaa. A son bord, les actionnaires du fonds et leurs invités célèbrent au champagne une année de bénéfices records. Dès lors, la situation s'inverse et les condamnés à l'incertitude et à la précarité deviennent seuls maîtres à bord... La nuit du 31 décembre, Gary et les autres membres de l'atelier de recherche mécanique de Mondial Laser, une entreprise de pointe vendue à l'Inde par un fonds spéculatif américain, prennent possession d'un navire de luxe, le Nausicaa. À bord, les actionnaires du fonds et leurs invités célèbrent au champagne une année de bénéfices records. Tandis que la fête bat son plein - bal masqué, orchestre, caviar - le Nausicaa, est détourné. Il met cap au nord, vers la mer de Norvège, le Spitzberg, à la quête des grandes tempêtes d'hiver. Gary, Suz, Dargone, Doc, Amos, Maximilienne dite Maxi, Kiki, Isabelle, Jacqueline, Moïra... et cent autres de Mondial Laser veulent contraindre ceux pour qui ils n'étaient que des chiffres à connaître eux aussi le froid, les vagues en furie, la solitude, l'abandon... Dès lors, tout s'inverse. Ceux qui étaient condamnés à l'incertitude, à la précarité, à l'angoisse du lendemain, deviennent seuls maîtres à bord. La peur change de côté... |