L'actu sociale

Le fil de l'actualité sociale en direct des centrales syndicales
Retrouvez dans cette rubrique les communiqués de presse et les informations en provenance des syndicats. Cet espace diffuse en temps réel les prises de positions et les réactions envoyées par toutes les organisations. Les opinions émises dans ces articles n'engagent pas Apex.
 

L'invité

Éric Dufour
Délégué CGT de l’usine Blédina de Villefranche-sur-Saône 
"Les salariés décidés à se battre pour garder leur bébé"

 
La crise : "c'est pas moi, c'est les autres"
29/09/2008

Une crise financière dont les effets se mesurent en milliers de milliards de dollars ! Une crise dont les effets en cascade sur le crédit, la production et la demande finale des ménages sont, à ce jour, non mesurables. Une crise qui dilapide en quelques semaines des ressources incommensurables afin d’éponger les pertes de quelques compagnies financières…


La crise n’est une surprise que pour ceux qui y ont contribué
Faussement candides, les gouvernements font mine de découvrir l’imprévisible. Pourtant, tous les mécanismes de la crise actuelle étaient connus :
•    Un modèle de croissance à crédit aux Etats-Unis massivement financé par le reste de la planète.
•    Une consommation américaine gonflée par un très haut niveau d’endettement des ménages.
•    Le dopage du marché de l’immobilier par une politique de prêts hasardeux (subprimes) à des  ménages peu solvables.
•    La dispersion mondiale de ces créances douteuses dans des produits financiers complexes ayant une valeur d’échange spéculative et l’introduction de subprimes dans des SICAV d’obligations européennes peu risquées pour en doper les performances.
Mais comme le ridicule ne tue pas, ceux qui pendant des années ont expliqué à leurs concitoyens que le marché était efficace par nature partent soudainement en guerre contre les folies du système. Etonnante métamorphose.
A les entendre, tout cela ne serait dû qu’à des excès. Excès de risque spéculatif, excès d’exposition de quelques grandes banques d’affaires, excès de valorisation des marchés d’actions… Mais, une fois ces constats faits que reste-t-il du discours politique qui propose au mieux d’encadrer, de corriger, de réguler, de re-re-réglementer et parfois dans un accès d’audace de « punir les responsables » ?


Des effets d’estrade
Que dit en substance le discours officiel : « Ce système, ce n’est pas l’économie de marché » ; « Ce système en a trahi l’esprit » ; « Au capitalisme financier il faut opposer le capitalisme des entrepreneurs» ; « Il faudra imposer aux banques de financer le développement économique plutôt que la spéculation » ; « Les responsables de la crise doivent être sanctionnés »… Comment se fait-il que ces paroles ne soient pas crédibles ? Voici quelques explications.


La crise est la responsabilité d’un système
Les marchés financiers n’existent globalement que pour un objectif : s’émanciper de l’économie réelle (industrie et services) pour dépasser le taux de profit moyen.  La concurrence se réalise par les taux de profit et les vrais gagnants du système sont depuis très longtemps ceux qui s’assurent un rendement supérieur à la moyenne.
Il ne s’agit pas d’un « dérapage » mais d’une logique interne, d’une loi. Aucune règle prudentielle ni aucun contrôle ne mettront jamais à l’abri de ces mécanismes de marché. Le « moins disant » réglementaire l’emportera toujours. De nouveaux contrôles et de nouvelles contraintes se verront à chaque fois contournés par de nouveaux produits et de nouveaux montages, toujours plus complexes pour assurer aux plus audacieux compétiteurs un profit « extra ». Ce n’est pas une question de légalité, c’est une question de créativité des mécanismes du profit. Ce ne peut pas être « le marché mondial sans cela », c’est obligatoirement « le marché mondial comme cela ».
Le vocabulaire financier anglo-saxon en est abondamment l’illustrateur : les fonds de Private Equity qui spéculent sur l’achat et la revente d’entreprises et remontent des rendements supérieurs à 15%, les Dark Pools, plateformes boursières alternatives qui permettent aux gros investisseurs d’acheter des blocs d’actions sans avoir à les déclarer de suite aux institutions de contrôle ou encore les fameux Hedge Funds,  fonds d’investissement très spéculatifs mais à haut risque qui gèrent aujourd’hui un total de 2.250 milliards de dollars et dont les sièges sociaux sont pour 70% des cas dans des paradis fiscaux.


Le capitalisme d’entrepreneurs est une relique
L’économie mondiale (et donc française) est dominée depuis des décennies par la finance. La « vision » d’un capitalisme d’entrepreneur nous ferait remonter au XIXème siècle. Et rien n’annonce son retour triomphant, en raison de la concentration des actifs chaque jour plus importante et la domination totale des grands groupes sur les PME sous-traitantes. Qu’il nous soit donc permis d’ironiser : le président de la République ne passe pas ses vacances dans le cabanon de Jacques B. transporteur à Martigues ni sur la barque de Bernard M. patron du bâtiment à Morlaix, pourtant tous deux dignes héritiers du « capitalisme d’entrepreneurs ». Bolloré, Pinault, Arnault, Lagardère, Bouygues ne sont pas des « entrepreneurs », ce sont des holdings spéculant sur leurs portefeuilles d’actifs et plaçant d’importantes liquidités dans divers comptes off shore et fonds d’investissements.


Les banques sont des entreprises… privées
Les règles prudentielles concernant les encours et les fonds propres des banques ne modifient pas leurs statuts d’entreprises privées. Elles doivent remonter du résultat pour garantir quantité de produits financiers et servir un dividende à leurs actionnaires. Il faut un certain toupet,  du haut de certaines responsabilités de l’Etat, pour leur reprocher de spéculer au lieu de financer l’économie. Qui les a privatisées, en socialisant parfois leurs pertes (Crédit Lyonnais) ? Qui a renoncé à toute politique industrielle sous prétexte de tourner le dos à une économie administrée ? Qui a poussé au développement d’une épargne spéculative pour des retraites par capitalisation et offert ainsi aux banques une marge supplémentaire ? Qui a déréglementé les marchés financiers ? L’arroseur finit toujours par être arrosé, voilà tout.


Qui sera puni ?
« Les responsables seront sanctionnés » annonce-t-on aux citoyens. Qui ? Les dirigeants de tous les organismes financiers ayant participé à la diffusion mondiale des subprimes ? Les dirigeants américains et ceux de la Banque centrale des Etats-Unis pour avoir laissé faire ? Tous les gouvernements européens pour avoir autorisé la déréglementation des marchés financiers ? Les autorités européennes pour avoir accepté les nouvelles normes comptables IFRS qui amplifient l’instabilité de valeur des actifs ? Ou même Jacques Attali et toute sa commission pour avoir développé dans leur rapport (approuvé par le chef de l’Etat) un long chapitre intitulé « Faire de Paris une place financière majeure » et fait la proposition n°103 : « Modifier la composition des associations, des commissions et des collèges de régulateurs, pour que les champions de la finance, toutes classes d’actifs confondues, puissent s’exprimer et  influencer la position du Haut Comité de place » ? Ah les champions de la finance !!
Au petit jeu « c’est pas moi, c’est lui » il doit être encore possible de trouver quelques milliers de responsables politiques ayant participé directement à la grande vague de déréglementation financière des vingt-cinq dernières années. Finalement qui va punir qui ?


Tant de bruit pour cela ?
Les responsables ont effacé leurs noms. Les Pouvoirs publics français, européens, américains s’effacent désormais derrière la responsabilité des « marchés » ; ces « marchés » qui sont eux-mêmes un non-dit des grandes multinationales et des grandes fortunes.
Les discours officiels sur la crise sont tenus par ceux qui y ont très largement contribué. Il faut donc s’attendre à ce qu’ils aboutissent dans les faits à une triste platitude. Le 16 septembre, la ministre française de l’Economie  proposait audacieusement la « mise en place des mécanismes permettant aux marché de ne pas être gravement désordonnés » (Les Echos, 16 septembre) et son collègue allemand veut « reciviliser les marchés financiers » (Les Echos, 26 septembre). Quant au ministre américain des Finances, il précisait dès mars 2008 que « La réglementation doit rattraper l’innovation et contribuer à restaurer la confiance des investisseurs, mais il ne faut pas aller trop loin et créer de nouveaux problèmes, et risquer ainsi de rendre les marchés moins efficaces » (Les Echos, 14 & 15 mars).
Ces mêmes discours « fracassants » ont été tenus au moment des crises de 1988, 1994 et 2000. Avec les effets que l’on constate aujourd’hui. Quand bien même verrions-nous un vrai-faux retour du contrôle, qu’il nous soit permis de rappeler ceci. A force de vouloir « libérer » le travail pour fabriquer de la croissance, on fait bouger la ligne de partage entre salaires et profits. A force de vouloir abaisser le coût du travail on génère un profit qui ne se réinvestit pas faute de débouchés. C’est ce qui s’est passé depuis le début des années 80, alors même que l’investissement progressait peu. La phrase d’un Premier ministre allemand des années 80 – « Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain » – s’est avérée être une énorme tromperie. Ces profits arrachés au pouvoir d’achat sont venus logiquement gonfler l’économie financière et la spéculation. En 1982, les dividendes nets versés représentaient en France 3,2% de la valeur ajoutée; en 2007, cette part était de 8,1%. Durant la même période le taux d’investissement est resté stable autour de 20%.
Faire croire que les Pouvoirs publics seraient étrangers à ce transfert de richesse vers la sphère financière est un pur et gros mensonge. Il est donc particulièrement déplacé de déclarer dans un même discours que l’on va s’attaquer aux racines de la crise financière et poursuivre la même politique sociale libérale.


Les promesses n’engagent que ceux qui y croient
Nous allons voir fleurir toutes sortes d’incantations mélancoliques sur le thème de la « transparence des marchés». Plus de transparence ? Chiche ! Ce genre de propos n’engage en fait à rien compte tenu des mécanismes génétiques de l’industrie financière actuelle. C’est comme si l’on demandait à des professionnels du poker de jouer avec toutes leurs cartes retournées sur la table. Le poker n’existe qu’avec le secret et le bluff.
L’Etat promet de garantir tous les dépôts. Chiche ! Mais, tout dépend du risque de réaction en chaîne. Rien n’indique a priori que l’Etat soit capable de s’interposer en cas de crise générale du système bancaire.
Par contre, les Pouvoirs publics s’arrangent de toute situation. La politique sociale va s’aggraver, c’est d’ores et déjà annoncé. En s’exonérant des causes de la crise actuelle, ils s’apprêtent à plaider non coupables pour la hausse du chômage, pour les restructurations, pour le recul du pouvoir d’achat.
On mesure alors le ridicule : prétendre sortir quelques instants de la doctrine économique libérale tout en réaffirmant solennellement qu’on maintiendra toutes les politiques sociales du libéralisme.

> Pour décrypter l’actualité économique et sociale, consulter La Lettre du CE sur notre site en cliquant > ici