|
Les éléments de crise économique et financière se diffusent progressivement et plus personne ne croit à une résorption rapide. La récession s’installe aux Etats-Unis et pointe le nez en Europe. Le système bancaire fragilisé resserre les conditions de crédit. Si la croissance mondiale a pour le moment à peine fléchi et si la plupart des grandes firmes affichent encore de beaux profits, les Bourses anticipent la baisse de leurs performances. Avis de grosse tempête !
Plusieurs facteurs tirent maintenant dans le même sens :
• Les effets prolongés de la crise financière après l’éclatement de la bulle des crédits immobiliers pourris américains (crise des subprime).
• La spirale des prix du pétrole et des grands produits de base.
• La forte poussée d’inflation, principalement en Europe.
Comme d’habitude, les gouvernements tentent de reporter cela sur la « faute à pas de chance », sur croissance de la Chine ou sur les producteurs de pétrole. Il ne manque pas de boucs émissaires. Il s’agit pourtant d’une crise de systèmes, au pluriel :
• D’abord celui des mécanismes de profit basés sur les dividendes du risque : spéculer au-delà des règles, doper les mécanismes financiers pour ramasser plus que le concurrent d’à côté ! La crise des subprime montre que la course aux rendements sur des produits financiers complexes et ultra instables est en bout de course payée au prix fort par les populations.
• La crise également des systèmes sociaux qui depuis vingt ans au moins ont vu bouger la ligne de partage des richesses et des revenus au détriment du plus grand nombre. Comment s’étonner ensuite que la consommation des ménages ne suive pas et que les capacités productives finissent par ne plus trouver de demande solvable ? A force de partage inégalitaire, la surabondance de liquidités nourrit les bulles spéculatives et la stagnation des revenus du travail en général assèche la demande sociale et l’investissement public.
• La crise enfin du « système » des profits spéculatifs. Certes, la demande mondiale en énergie et en produits primaires est forte en raison de la croissance chinoise et indienne. Certes, les prix actuels du pétrole anticipent une raréfaction prochaine de l’or noir… Mais tout le monde a pu constater qu’en se détournant du marché immobilier devenu dangereux, les placements financiers ont cherché de nouvelles sources de haut rendement sur les marchés des matières premières. Même les journaux financiers s’adressant aux petits porteurs ont conseillé à leurs lecteurs d’acheter ces valeurs (cf Le journal des Finances, 28 juin 2008, p. 14) nourrissant d’autant une part de demande fictive ! L’inflation sur les produits primaires sert donc aussi à des transferts de marge entre secteurs économiques (au profit de certaines entreprises contre d’autres) et fait office de nouveau gisement spéculatif. Total, Arcelor Mittal, Vallourec… contre Carrefour, Renault et Air France ; les Français sont appelés à compter les points.
La crise qui se développe va être chèrement payée par les populations : réduction encore plus forte des budgets publics, gel de salaires, accès plus difficile au crédit, fermetures d’entreprises et licenciements… Beaucoup vont venir leur faire la leçon sur le thème de la responsabilité collective (« tous dans le même bateau »). Et pourtant ! Ne sont-ils pas les premiers à avoir défendu tout cela pendant si longtemps, à avoir contribué aux institutions, aux mécanismes économiques et aux lois qui aboutissent à cette gabegie.
Quelques repères pour comprendre
Les crises naissent d’un faisceau de déséquilibres qui font boule de neige. C’est l’accélération de cette conjonction entre de multiples facteurs qui annonce souvent le basculement. Observons donc les derniers événements…
Banques et finance
Les ondes de la crise des subprime et des tensions bancaires se développent. Les plus grandes banques occidentales n’en finissent plus de passer des provisions pour nettoyer leurs comptes de l’effet subprime. Ce pourrait être encore, pour certaines, des milliards de dollars ou d’euros de dépréciations. Aux Etats-Unis, la banque californienne Indymac, l'un des plus gros prêteurs hypothécaires, a été mise, vendredi 11 juillet, sous tutelle des autorités fédérales. Elle devient le plus important établissement bancaire à faire faillite aux Etats-Unis depuis vingt-quatre ans. En Europe, la plupart des grandes banques sont fortement secouées aussi.
Plus grave, la dernière séance de la semaine à la Bourse américaine s'est terminée par un fort recul des indices des valeurs financières. La menace d'effondrement des deux principaux bailleurs de l'immobilier américain, Fannie Mae et Freddie Mac, qui a surgi vendredi 11 juillet, est une déflagration inquiétante. Si elle prenait forme, elle mettrait à plat le secteur immobilier et, au-delà, toute la politique du crédit américaine. Pour le moment l’administration américaine se porte au secours de ces deux organismes, mais rien ne dit que l’Etat pourra subvenir à temps à des menaces de faillite en cascade. Quelle qu’en soit l’issue, cette affaire verra des milliards de dollars partir en fumée au frais des contribuables américains. La « société du risque » sait parfaitement reporter ses pertes sur ceux qui ne lui ont rien demandé.
Inflation, pétrole et matières premières
Partout, les prix grimpent, occasionnant toutes sortes de transferts de marge entre secteurs économiques. Sur un an, les prix à la consommation au progressé de plus de 4% aux Etats-Unis, de près de 5,1% en Espagne, de 3,8% en Italie, de 3,3% en Allemagne et de 4% pour toute la zone euro. La hausse des taux d’intérêt par la Banque centrale européenne ne semble pas stopper ce mouvement. En France, l’inflation atteint 3,3%. Également significatif, les deux gros « moteurs » de la croissance mondiale, l’Inde et la Chine, affichent une inflation proche de 10% avec certains biens alimentaires à 30 ou 40%.
Côté pétrole, pour le moment aucun indice d’un renversement de situation. Seule une récession dans les pays les plus industrialisés semble pouvoir éteindre la tension sur ce marché, en réduisant fortement la demande. Actuellement, la dépréciation du dollar nourrit proportionnellement la hausse du baril. Plus la monnaie américaine se déprécie plus le baril augmente en dollar pour conserver sa « valeur d’échange ». Amplifiée par des opérations spéculatives, cette spirale plombe les comptes de millions d’entreprises dans le monde. Par ailleurs, la hausse des taux d’intérêts européens (pour juguler l’inflation) renforce la devise européenne par rapport au dollar et contribue partiellement à cette dialectique pétrole/dollar.
Récession aux Etats-Unis, à qui le tour ?
Modèle de croissance pendant vingt ans au prix d’un énorme déficit que le reste du monde a dû financer, voici que les Etats-Unis sont en récession. Stagnation de la demande et de l‘investissement, faible création d’emplois. Les saisies de maisons ont encore progressé de 53 % en juin. La part des défauts de paiement a doublé en un an et l’on compte désormais 2,5 millions de ménages insolvables. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, ne remboursent plus leurs crédits hypothécaires ni leurs crédits à la consommation, ni leurs crédits automobiles.
Indicateurs des anticipations, les Bourses expriment leurs doutes sur les perspectives à court terme, concernant notamment les banques et tous les secteurs servant la demande finale des ménages (comme les enseignes d’hypermarchés, les entreprises de BTP ou les constructeurs automobile). En quelques mois, le CAC 40 a gommé trois ans de gains, ce qui représente des milliers de milliards d'euros partis en fumée. Entre le lundi 7 et le vendredi 11 juillet, il a plongé de 3,88 %. L’indice européen Eurofirst 300 a lui aussi perdu 25% depuis le 1er janvier et l’indice américain a fait de même. Il faut s’attendre à ce que le rebond boursier soit lent dans un environnement qui exhale la récession.
En France, les dernières estimations évoquent une croissance inférieure à 1,5%, voire 1%. Comme en Espagne ou en Grande-Bretagne, la consommation des ménages stagne fortement. Partout, le resserrement du crédit affecte les particuliers et les entreprises. Depuis le début de l’année, les crédits immobiliers accordés par les banques françaises ont baissé de 10%. Un autre bon indicateur, celui du fort recul des ventes de produits audio-visuels en plein Euro de foot et à la veille des jeux olympiques.
Jusqu’où ?
La situation ne manque pas d’être paradoxale. Entre d’un côté une croissance mondiale encore vigoureuse, une surchauffe asiatique et de l’autre une crise de système en Europe et aux Etats-Unis. On ne sait pas préjuger de l’ampleur d’une crise au moment de son déploiement mais toujours après. Ce sont les effets d’entraînement qui en déterminent le rythme et la puissance.
Mais, l’on peut tout de même mesurer l’effet désastreux que vont avoir les politiques publiques des dernières années consistant à réduire les ressources fiscales de l’Etat (au profit des revenus du patrimoine). Nourrissant ainsi le déficit public, ces politiques limitent d’autant les moyens d’intervention de la puissance centrale. C’est donc maintenant que la collectivité risque d’en payer le prix fort.
Comment ne pas y voir tous les ingrédients du libéralisme échevelé des dernières années, des déréglementations, de la libre circulation spéculative des capitaux, des politiques fiscales « entre amis », de la confusion entre création de richesses et profits, de la tyrannie de l’actionnariat et des reculs sociaux qui l’ont accompagnée ?
|