L'actu sociale

Le fil de l'actualité sociale en direct des centrales syndicales
Retrouvez dans cette rubrique les communiqués de presse et les informations en provenance des syndicats. Cet espace diffuse en temps réel les prises de positions et les réactions envoyées par toutes les organisations. Les opinions émises dans ces articles n'engagent pas Apex.
 

L'invité

François Hommeril

Ingénieur chez Rio Tinto (ex Péchiney) et secrétaire national de la confédération CFE-CGC

De Pechiney à Rio Tinto : chronique d’une mort annoncée...

 
Les salariés devront-il payer une troisième fois?
05/11/2008

Après 25 ans de ponction financière au détriment de l'investissement et de la redistribution... Après une injection massive de capitaux pour sauver les banques en augmentant fortement la dette publique... Voici l'heure des faillites, des restructurations et des plans sociaux. Une sorte de « troisième peine ». À moins bien sûr que la situation sociale en décide autrement.

Vers une crise sociale majeure
Dès octobre, les perspectives des secteurs les plus exposés à la consommation finale étaient très pessimistes : -3,5% dans l'alimentation,  -2% dans les loisirs -1,5% dans la restauration et l'hôtellerie (données Xerfi). Les secteurs dépendant le plus des crédits à la consommation, comme l'aménagement du foyer et l'automobile, s'annonçaient également très négatifs. A fin septembre les crédits accordés  pour des achats de logement avaient  baissé de 18,7% par rapport à la même période 2007. En réalité, toutes les activités sont touchées à commencer par celles qui dépendent de l'investissement et du prix de l'argent. Le rallongement des délais de règlement, faute de trésorerie et ou de refus de crédit bancaire, va percuter en cascade tous les acteurs économiques
- La dette publique et la tension financière dans les collectivités territoriales vont limiter l'investissement public.
- La stagnation de l'activité va conduire à une suspension par les entreprises de certains investissements par crainte d'une surcapacité productive ou pour digérer des échéances difficiles de remboursement de leurs dettes.
- Les centaines d'entreprises ayant été acquises par des montages en LBO (achat par un recours important à de la dette) vont être très exposées aux difficultés éventuelles de leurs actionnaires.
- Les petites entreprises, dont le mode de financement est le plus précaire, se heurtent aux banques (les impayés entre entreprises ont augmenté de 125% au troisième trimestre).

Il faut donc s'attendre à des dégâts sociaux en rafale. De la même manière que la crise financière (qui n'est toujours pas stoppée) s'est développée par un effet dominos, la crise sociale va s'aggraver au fur et à mesure que les secteurs entreront en récession. Montée du chômage et baisse de la consommation et de l'investissement se nourrissant mutuellement.

Les salariés vont-il payer cette nouvelle facture ?
Insidieusement, le message commence à passer. Etre responsables ! Ne pas trop en demander ! Se serrer les coudes face à la crise ! Etre solidaires de l'économie et des entreprises... Mais, la ficelle paraît un peu grosse.
En 1982 en France, les entreprises distribuaient globalement en dividendes 3,2% de la valeur ajoutée ; en 2007 cette ponction s'élevait à 8,1%. Ainsi - toutes choses égales par ailleurs - si nous étions restés sur ce taux de 3,2%, ce serait pour cette seule année 2007 46 milliards d'euros de plus pour l'investissement, les salaires, et même les caisses de l'Etat. Sur deux décennies, ce sont ainsi plusieurs centaines de milliards d'euros qui ont été soustraits (au moins momentanément) pour alimenter la bulle financière, rien que pour les seules entreprises françaises.
Il sera donc très difficile de justifier que les salariés, et plus généralement la société, doivent une fois de plus passer à la caisse sous forme de chômage, de diminution du bien-être et de misère sociale.
Dans un passé récent, il était encore possible de créditer les Pouvoirs publics d'une  relative cohérence : les contre-réformes sociales qu'ils mettaient inexorablement en œuvre correspondaient à l'économie libérale financiarisée qu'ils facilitaient par ailleurs. L'heure est maintenant au grand écart : s'étant découverts une vocation soudaine de censeurs de la finance, ils n'abandonnent pourtant rien de ce qui était l'autre face de leur politique, la dérégulation sociale. Cherchez la cohérence ?
Ce qui était bon hier pour galvaniser « les marchés », le resterait à présent pour les sauver. Les déréglementations sociales, qui ont permis de faire reculer de 10 points la part de richesse revenant aux salaires et de gonfler le bulle financière, resteraient valides pour revenir à un système économique moralisé. Etonnant paradoxe !

L'opportunisme du patronat
La récession a commencé aux Etats-Unis dès le premier semestre 2008 et s'annonçait en Europe avant l'éclatement de la crise financière. En France, la demande fléchissait sous le double effet des prix du pétrole et des prix alimentaires et les chiffres du chômage se dégradaient avant l'été. Nous étions alors dans un scénario  des plus classiques d'une crise de surproduction : d'un côté une surcapacité due à des gains de productivité non redistribués socialement, de l'autre une demande sociale limitée par le pouvoir d'achat des ménages et par la réduction des dépenses publiques. Sans la crise financière, les politiques menées depuis des années conduisaient de toute manière à un retournement brusque de situation. Désormais, c'est le cumul d'une récession « classique » et  des conséquences propres à la crise financière (réaction en chaîne à partir des restrictions du crédit).
Aussi, ne fait-il aucun doute que la période à venir ne sera pas celle de la croissance ! Les prévisions actuelles pour 2009 donnent une croissance américaine et européenne au mieux à zéro. En octobre le nombre de défaillances d'entreprises (essentiellement des petites et moyennes entreprises) avait déjà rejoint celui du pic de 1998  au-delà des 50.000.
Il faut  toutefois rester vigilant. Les entreprises vont très vite en besogne, mêlant opportunément la gravité probable de la situation et l'urgence de leur restructuration. Si la tempête s'annonce très rude, certaines d'entre elles vont tout de même en profiter pour passer à l'offensive, prendre des parts de marché ou absorber des concurrents. Il y aura des guerres commerciales adossées à des restructurations et à la remise en cause des anciens modèles sociaux. D'autant que les « guerres commerciales acharnées » savent parfois cohabiter avec des ententes sur les prix ou les partages de marché...
Les crises font le tri entre gagnants et perdants, c'est la grande redistribution des cartes. Dans chaque entreprise il va donc falloir identifier ce qui relève de la crise de système (la plus grave sans doute de son histoire) et l'opportunisme des actionnaires. Pour, de toute manière, veiller à ce que rien ne soit payé par les salariés.

La question des emplois, l'exemple de l'industrie automobile
Renault a distribué en dividendes 27% de son résultat net cumulé de 2005 à 2007 et Peugeot 41%.  De 2000 à 2007, Renault a fait passer cette ponction annuelle de 19,8% à 27,6% en 2006 et 36,8% en 2007. Sur cette période ce sont pratiquement 4 milliards d'euros de profit qui ont été siphonnés. Peugeot de son côté n'a pas été en reste.  
Sans préjuger du nombre de voitures que l'on peut vendre, pourquoi les salariés de ces deux groupes (sans oublier ceux de leurs sous-traitants) devraient payer aujourd'hui le moindre centime pour la crise ? De quel droit va-t-on porter atteinte à leurs revenus (chômage partiel ou licenciements) alors que les actionnaires ont déjà exercé un droit de tirage en milliards d'euros sur la richesse créée ?
La crise est donc le bon moment pour revenir sur la question des plans sociaux. Ceux-ci sont très majoritairement payés par les personnes licenciés (baisse de revenus, difficultés sociales dues au chômage) et par la collectivité (aides et dégâts sociaux divers). Contrairement à ce qu'elles prétendent, les entreprises n'assurent absolument pas le véritable coût de ces chocs sociaux. Malgré le fait que ces licenciements économiques sont le résultat de leur compétition ou le fruit d'une crise dont on connaît le moteur financier.
Il faudrait donc que ce « non coupables ! » prenne fin, et que les entreprises dans leur ensemble payent la totalité du coût social subordonné à leur concurrence. Les idées et les dispositifs ne doivent pas manquer. Par exemple sous la forme d'un fonds mutualisé, par péréquation entre entreprises selon leurs tailles et leur secteur. De tels dispositifs existent déjà, par exemple pour les garanties de salaires (AGS) en cas de défaillance d'entreprise. Dans ce cas les entreprises collectivement payent à la place de l'entreprise en difficulté. Ou encore pour l'indemnisation des accidents du travail et des maladies professionnelles (art. L241-5 du Code de la sécurité sociale).
On nous rétorquera que les entreprises, aujourd'hui en difficulté, ont encore moins les capacités de couvrir une telle charge supplémentaire. Mais quelles entreprises ? Plus de dividendes ? Plus de profit nul part ? Evidemment non. Une loi de ce type aurait pour but d'inverser ce qui s'est fait depuis vingt-cinq ans au profit des dividendes et de déporter l'imputation des chocs sociaux vers les grandes entreprises et les groupes donneurs d'ordre.
Faire revenir les dividendes
Dans une économie de marché et de libre entreprise, les licenciements économiques renvoient d'abord à la responsabilité communautaire des entreprises, secondairement seulement à certaines décisions de l'Etat et des collectivités. La loi peut donc cadrer tout cela et imposer la prise en charge totale et collective du salaire, de la formation et du reclassement en contrepartie des suppressions de postes.
Une telle disposition aurait l'énorme avantage de ne pas réduire les plans sociaux à des obligations de moyens mais d'imposer des contraintes de résultats. D'autant que dans ce pays les « obligations » sont supposées être proportionnelles aux moyens de l'entreprise donc en fait à sa taille. Cette inégalité devant l'épreuve du licenciement est inacceptable, économiquement et moralement. Encore une fois, seule la loi peut imposer que la prise en charge de l'ensemble du processus de formation et de reclassement  soit égalitaire, non dépendant des seuils sociaux et sans perte de revenu. En mutualiser le coût entre toutes les entreprises, au prorata  de leur poids et de leur rôle, serait un bon moyen de faire revenir les dividendes !
Cette approche du problème se distinguerait des aménagements de type contrat de transition professionnelle (CTP) avancés aujourd'hui, dont le financement repose sur les fonds de l'Unedic (donc en partie sur les salariés) et sur l'Etat. Sans compter le caractère limité de ces dispositifs en termes de durée et de population concernée. Curieuse «sécurité sociale professionnelle».

Les banques et l'impuissance publique
Comment les Pouvoirs publics peuvent-ils prétendre se préoccuper de tous les salariés en annonçant que ces fameux CTP ne seront finalement accordés que pour certains bassins d'emplois ? Comment peuvent-ils en profiter pour relancer la mécanique infernale de la  précarité au travers de l'extension des emplois de service « à la personne » qui pour une part devrait relever du service public ? Comment peuvent-ils en profiter pour repasser le plat refroidi du travail du dimanche ? Pour quel pouvoir d'achat supplémentaire  a-t-on envie de leur demander ? Par ces simples faits, on prend la bonne mesure des contradictions et des vrais penchants.
Il n'est en effet pas facile de s'exonérer de son passé récent. Tout paraît donc à mi-chemin ou en demi mesures, mêlant l'impuissance face aux mécanismes économiques du libéralisme et la crainte du choc social. Proposer aux banques un « pacte moral » pour, qu'en contrepartie des aides publiques, elles desserrent enfin le crédit aux entreprises et aux ménages, en est la plus belle illustration. L'Etat se porte à leur secours mais reconnaît publiquement que ce sont encore les banquiers qui décident seuls. La morale aurait voulu qu'il en soit tout autrement, mais l'on ne revient pas aisément sur un système de pouvoir et de valeurs si longtemps défendu, soi-disant le seul possible, le plus efficace et rationnel, le plus porteur de croissance et de libertés... On en connaît maintenant le bilan !