L'actu sociale

Le fil de l'actualité sociale en direct des centrales syndicales
Retrouvez dans cette rubrique les communiqués de presse et les informations en provenance des syndicats. Cet espace diffuse en temps réel les prises de positions et les réactions envoyées par toutes les organisations. Les opinions émises dans ces articles n'engagent pas Apex.
 

L'invité

Éric Dufour
Délégué CGT de l’usine Blédina de Villefranche-sur-Saône 
"Les salariés décidés à se battre pour garder leur bébé"

 
Medef - UIMM : l’éthique de Madame Parisot
18/03/2008

La Présidente du Medef est indignée. Et plus elle est indignée plus elle fait référence à l’éthique. Elle a décidé de nous raconter une histoire, une histoire d’éthique et d’indignation. Car avant d’être fâchée par le parachute doré de Denis Gautier-Sauvagnac, Madame Parisot était déjà outrée par les charges sociales, par le coût du travail, par la rigidité du marché du travail, par la durée légale du travail et les 35 heures. Avant même d’opposer à l’UIMM son « éthique de la transparence », Madame Parisot avait appelé à une éthique d’un « benchmark » (comparaison d’indicateurs de performance) entre les différents pays européens. L’éthique à toutes les sauces en quelque sorte.

Madame Parisot se donne ainsi des airs de modernité et de renouveau. A bon compte à vrai dire, car elle ne quitte jamais le stricte registre du récit…La direction du Medef a en effet très bien compris que le meilleur rideau de fumée reste le discours émotionnel. Toutes les citations, reproduites ici, de Madame Parisot illustrent cette démarche. La question reste donc entière : qu’y a-t-il de vraiment nouveau au-delà du propos passionnel ? En réalité pas grand chose.

Un paternalisme congénital

Madame Parisot a beau batailler contre ses cousins de la métallurgie, elle ne déroge pas au vieux paternalisme qui a toujours été celui des maîtres des forges, ancêtres de l’UIMM. « Les Français commencent à comprendre l’économie », déclare-t-elle à l’occasion d’une conférence à Bruxelles. Sans doute avaient-ils attendu cette autre perle de la dirigeante du Medef dans son livre « Besoin d’air » (Edition du Seuil) : « Nous, les chefs d’entreprises, nous pouvons, au moins pour partie, nous réclamer du rôle qu’endossèrent les instituteurs de la IIIème République (…) Qui mieux que nous peut aujourd’hui dire les contours du monde en train de se dessiner à une vitesse prodigieuse à Shanghai, à Bangalore et à Sao Paolo ? Qui mieux que nous peut l’expliquer, le faire aimer, donner envie d’y participer et d’y contribuer ? (…) De même que les instituteurs ont longtemps détenu et donné la clef de la promotion populaire, nous, les entrepreneurs, pouvons être un moteur essentiel de l’ascension sociale ».

Cette pédagogie poisseuse inonde ses propos. Toujours dans le même ouvrage on peut lire : « Dans les pays où la situation est plus harmonieuse et les contradictions moins criantes, le mot flexibilité n’a rien de particulièrement effrayant. En France, il fait peur. Peut-être parce qu’il est mal compris. Nous devrions pourtant nous souvenir de la fable de la Fontaine : mieux vaut la souplesse du roseau que la rigidité du chêne ».

Grâce à Madame Parisot les Français comprennent mieux l’économie ! Rien de mieux en effet que les associations d’idées comme pour les très jeunes enfants : rose est le cochon, blanc est le mouton… flexible est le roseau-CDD.

Un économisme frustre

Madame Parisot ne fait également preuve d’aucune originalité par rapport à la pensée traditionnelle du patronat français. Pour elle, si l’entreprise est le maillon élémentaire de la production de biens et de services, alors la société toute entière doit fonctionner comme une méga entreprise. L’apothéose de cette insidieuse naïveté a été atteinte dans son discours de février 2008 à la Convention de Bruxelles quand elle se réclame d’un nécessaire benchmark entre pays européen (voir les citations dans l’encart). Voilà les relations humaines rabaissées à une grille comparative comme on peut le faire (avec beaucoup d’incertitudes) pour deux sites de production ou deux établissements commerciaux. Voilà la complexité sociale passée à la moulinette des comparaisons compétitives. La société et son histoire réduites à une communauté entrepreneuriale. Bref, la fiction économiste la plus frustre qui soit.

Madame Parisot a un gros problème qu’elle ne sait pas résoudre. Le cours actuel de notre système économique conduit à l’hyper-concurrence et à l’instabilité permanente des entreprises. C’est la fin des temps longs, des stratégies durables, des régulations sociales stables. Comment donner un sens à cette nouvelle dictature éperdue du marché ? Comment légitimer ce chaos rampant ? Ce sont quelques unes des questions auxquelles nous sommes tous confrontés, mais pour lesquelles le patronat a plus de mal que quiconque. La solution proposée par le Medef est une fuite en avant. Toujours plus de dérèglementation, toujours plus de marché, toujours plus d’air (comme le dit le titre de son livre en 2007) pour les entreprises.

C’est comme la lessive. La nouvelle formule lave plus blanc que la précédente. La dernière trouvaille de dérégulation est toujours celle qui va réussir là où toutes les précédentes n’ont fait qu’aggraver la situation. Madame Parisot, qui adore le benchmark, devrait s’interroger alors sur le fait que les Etats-Unis, qui sont parmi les sociétés les plus dérégulées, les plus souples socialement, les plus exemplaires en matière de libéralisme et de liberté du profit sont aujourd’hui dans la crise que l’on connaît.

Par sa fonction même le Medef ne peut exclure aucune forme d’entreprise, aucune forme de profit, aucune forme d’activité mercantile. Madame Parisot le dit : « S’il y a des abus, si certaines pratiques sont contraires à l’éthique et tout simplement au bon sens, avant d’en prononcer la condamnation définitive, pourquoi ne pas tenter d’abord de les améliorer ? Comprenons que le capitalisme est une mosaïque dont on ne peut  impunément enlever un morceau parce qu’il nous déplairait à tel ou tel  moment ». Madame Parisot a l’esprit critique très sélectif.

Conte de fée

Dans une interview récente à Libération, la dirigeante patronale rappelle qu’elle est favorable à ce qu’il y ait le moins possible de lois réglementant le travail mais plus de responsabilité des « partenaires sociaux ». Plus d’espace dérogatoire également pour négocier au niveau de chaque entreprise. Elle estime que l’on doit passer « du dialogue social à la construction sociale » avant d’ajouter : « Je voudrais rendre de la respiration aux acteurs de la société civile ».

Mais bon sang pourquoi cela n’a-t-il pas été rêvé plus tôt ?

Eh bien pour une raison essentielle : le rapport salarial est un rapport de subordination. Cette dernière peut être illimitée. Elle le fut, elle l’est encore dans certains pays et elle peut le redevenir chez nous. Elle concerne des millions de personnes, chacune à titre individuelle à son poste de travail.

Sous couvert de « respiration » de la société civile, Madame Parisot souhaite que chaque entreprise puisse se « donner de l’air » en négociant des accords de « terrain » et en bénéficiant ainsi de la grande disparité des résistances syndicales locales. Or, plus on est proche du « terrain » plus on est sous cette charge du rapport de subordination. Cela n’enlève rien à l’importance de la section syndicale. Mais, les lois sont en général prévues pour garantir l’intérêt général au-delà des micro-situations. Et les lois sociales le sont pour compenser, même de manière limitée, les aléas nombreux et dévastateurs de la subordination individuelle.

Tout cela Madame Parisot le sait, bien sûr. Mais elle ne fait que reprendre les vieilles litanies sur l’équidistance des positions salariales et patronales dans l’entreprise.

Alors moderniste et innovante, Madame Parisot ?

Finalement très peu. Comment le serait-elle d’ailleurs dans sa position de dirigeante fédératrice de 700.000 entreprises ? Son marketing prometteur évite tout jugement critique sur la marche économique actuelle. Et, malgré son envie de « changer l’image du patronat », elle se maintient sagement dans les sillons de la communication traditionnelle de son organisation, mélange d’économisme trivial et d’hyper paternalisme. Si changement il y a, ce n’est finalement que dans le degré supplémentaire de violence sociale qu’elle aimerait voir appliquée aux salariés. Madame Parisot est archaïque par nécessité.


Citations de Laurence Parisot

Sur l’UIMM

« Nous sommes tous des hommes ou des femmes d’entreprise, profondément attachés aux valeurs de l’entreprise, et nous nous sommes donné depuis le premier jour l’objectif  partagé de réconcilier les Français avec l’entreprise. Nous voulons de l’éthique et de la transparence. Nous voulons des règles du jeu claires, parce que nous aimons la vérité, parce que nous sommes des acteurs responsables, et parce l’économie de marché est à cette condition. C’est pourquoi nous nous sommes tous indignés quand  nous avons appris que de nouveaux accords obscurs concernant encore des sommes d’argent importantes avaient été conclus au sommet de l’UIMM. Trop c’est trop ! » (Source : www.medef.fr).

A la Conférence de Bruxelles du 2 février

« Ce que nous nous sommes dit peu à peu, c’est qu’il y a quelque chose de profondément sain, voire d’éminemment salutaire dans ces comparaisons et dans ces mesures rigoureuses. Ce que nous nous sommes dit peu à peu, c’est que benchmarker c’est la santé !

(…) Benchmarker, c’est refuser de prendre des vessies pour des lanternes, c’est refuser les marchés de dupes. Benchmarker c’est savoir, c’est vouloir savoir et c’est penser que savoir est un droit. C’est penser qu’il y a  dans cette transparence une éthique fondatrice de l’échange et du civisme. Et benchmarker un pays, qu’est-ce que c’est ? C’est le comparer à d’autres, rubrique par rubrique, et relativement au but qu’on recherche. Quelle est la fiscalité la plus avantageuse, quelle est la fiscalité la plus avantageuse au regard de son efficacité pour l’emploi ? Quelle est l’administration la moins pesante eu égard à son efficacité  la plus grande possible ? Quelle est la dette la moins lourde, ou plus exactement parmi les différentes dettes contractées par les différents pays, lesquelles préparent l’avenir, lesquelles grèvent au contraire l’avenir ?

(…) Imaginons qu’on y parvienne. Parce qu’en ayant benchmarké on aurait mis en place les réformes : la baisse du coût du travail, le transfert progressif des cotisations familiales vers la solidarité nationale car il n’y a qu’en France qu’elles sont à la charge exclusive des entreprises. Imaginons que les impôts taxant l’investissement aient été… boutés hors de France, et en premier la taxe professionnelle. Ce serait  alors évident pour tout le monde que benchmarker c’est la santé ! En l’occurrence, la santé d’un pays ! (…) France, pour commencer. N’en déplaise au magazine Time, la culture française n’est pas morte. Je dirais même qu’elle anime l’offre France, et qu’au benchmark des cultures vivantes, nous ne serons pas perdants !

(…) Le capitalisme aujourd’hui est-il concevable sans le capitalisme financier ? Ou au contraire le capitalisme financier entre-t-il dans un jeu subtil et parfois  bénéfique avec tous les autres capitalismes ? Je penche pour la seconde voie. Et même je parierais pour une logique vertueuse possible entre les différentes facettes du capitalisme ; je prônerais cette sorte-là de synergie, de cercles vertueux, et je redouterais que nous laissions le privilège de la City aux Anglais, que nous nous excluions du jeu mondial par des refus trop nets. (…) S’il y a des abus, si certaines pratiques sont contraires à l’éthique et tout simplement au bon sens, avant d’en prononcer la condamnation définitive, pourquoi ne pas tenter d’abord de les améliorer ? Comprenons que le capitalisme est une mosaïque dont on ne peut  impunément enlever un morceau parce qu’il nous déplairait à tel ou tel  moment. Les Français commencent à comprendre l’économie. Le refus qu’ils en avaient jusque là, ne le laissons pas se muer en un autre refus qui serait cette fois-ci celui de la finance, et qui risquerait comme le précédent de nous laisser sur le bord de la route, et de favoriser des compétiteurs étrangers plus pragmatiques. » (Source : www.medef.fr).