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Pouvoir d’achat : la grande distribution est-elle la seule coupable ?
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07/05/2008 |
Ne pas augmenter les salaires… mais développer le discount ! Ne pas faire bouger les lignes de fractures sociales… mais « augmenter la concurrence » dans le commerce pour contenir les prix !
Voici les dernières recettes libérales en matière de pouvoir d’achat. L’énoncé en est simple, trop simple même : « Je rendrais aux Français du pouvoir d’achat, dit le chef de l’Etat, en obtenant soit la baisse des prix, soit en tout cas la maîtrise de l’augmentation ». D’autant plus que la formule « rendre du pouvoir d’achat » est particulièrement alambiquée. Car, si l’on « rend » c’est qu’il y a eu jusqu’à présent un mouvement inverse de capture de pouvoir d‘achat. Mais de quelle nature au juste ? Par le seul truchement des sur-marges d’Auchan, Leclerc et autres Carrefour ou plus globalement parce que la part salariale a stagné dans toute ma société ?
Une diversion
Il y a un petit air de diversion dans cette soudaine stigmatisation des grandes surfaces alimentaires. Prétendre qu’elles ont abusé de leurs positions ne décrit qu’une petite partie du problème, mais détourne l’attention de la question globale des salaires.
Entre mars 2007 et mars 2008, l’inflation dans les hypers et supermarchés a été de 4,9%. Mais est-ce suffisant pour faire oublier celle du gaz de GDF (+5,5%), celle de l’essence qui permet aux compagnies pétrolières et à l’Etat d’absorber une nouvelle part de pouvoir d’achat, celle des loyers, celle des taux d’intérêt bancaire, etc. « Rendre du pourvoir d’achat » ne pourrait donc avoir comme sens que de réviser la politique actuelle de partage de la valeur ajoutée. Ou encore d’arbitrer autrement entre salaires et profits spéculatifs. Toutes choses que se gardent bien de faire les champions du « dire vrai ».
Ça ne marchera pas
Plus de grandes surfaces commerciales, plus de concurrence, plus de discount ! Telle serait la solution pour le paquet de spaghettis ou le lot de yaourts. Comme si les Français n’avaient pas remarqué que la concurrence ne s’exerce pas forcément par les prix de vente mais souvent par les coûts de production, par les prix d’approvisionnement et les effets de taille. Une concurrence non pas directement par le chiffre d’affaires par plutôt par le taux de marge. Ce qui laisse ensuite un espace pour des ententes illicites ou des convergences de facto sur les prix de vente au public. A ce propos, faut-il rappeler la mésaventure survenue aux lois de la concurrence dans le domaine de la téléphonie ? Personne n’ignore en France que la folle concurrence entre France-Télécom, Bouygues et SFR a paradoxalement permis de rançonner les consommateurs.
Ça ne marchera pas non plus pour d’autres raisons. Les grands groupes de distribution sont parmi les pépites du capitalisme français. Dans la phase économique actuelle, l’un de leurs premiers objectifs est de mondialiser leurs enseignes, d’accroitre leurs présences en Asie, en Europe centrale et en Amérique Latine. Ces investissements requièrent une importante capacité d’autofinancement dont l’une des sources importantes se trouve dans leur activité historique en France. S’attaquer à leurs sur-marges quasi monopolistiques dans l’hexagone équivaudrait à handicaper leurs ambitions mondiales. L’audace du gouvernement français irait-elle jusque là ?
Vive le discount ?
Le discount, c’est l’une des idées actuellement en vogue que l’on retrouve résumée dans le rapport remis récemment au gouvernement par Charles Beigbeder, PDG de l’entreprise Poweo et intitulé « Low-cost et pouvoir d’achat ». « Il s’agit d’un véritable modèle novateur qui permet, grâce à la compression des coûts de production, de faire baisser durablement les prix ». Mais comment comprime-t-on ses coûts de production ? Sans doute en considérant qu’une partie des salariés doivent vivre comme des gueux pour qu’une autre partie puisse maintenir sa consommation. Ou en reportant sur les fournisseurs une pression commerciale qu’eux-mêmes reporteront sur leurs salariés.
Les maxi-discounters en France sont ceux dont l’ancienneté moyenne des salariés est la plus basse (5 ans contre 9,2 dans les hypers). Les femmes y sont les plus nombreuses (71% contre 59% dans les hypers) avec un taux de temps partiel de 72% contre 55% en moyenne dans la branche alimentaire. Un monde favorisant le discount est donc un monde dans lequel une partie des salariés (ceux qui se lèvent le plus tôt) est nécessairement low-cost et donc sans pouvoir d’achat. La solution n’est pas de côté-là, retour à la case départ.
Les grèves sur les salaires dans la grande distribution
Dans l’alimentation (selon la branche patronale), le salaire moyen des caissières, des vendeurs de produits frais et des employés commerciaux (au total 64% des effectifs) se situait autour de 16.500 euros bruts à l’embauche en 2006. En supposant une très légère progression annuelle, le salaire moyen s’établirait autour de 1.430 euros bruts par mois au bout de 5 ans et à temps plein. C’est sans doute ce que Charles Beigbeder appelle « comprimer ses coûts de production ».
A peine repris par les plus hautes sphères de l’Etat les théories sur le hard-discount et la concurrence par les prix volent en éclat. Car si d’un côté les consommateurs veulent que soit mis un terme à l’actuelle inflation, voici que de l’autre les employés du commerce commencent à se rebeller pour leur propre pouvoir d’achat. Grèves chez Carrefour, Champion, Intermarché, Monoprix, Casino… pour ce qui est de l’alimentation. Grèves chez Tati, Conforama, La Redoute, Armand Thierry, Bricorama, Tati… pour le reste.
Il est bien difficile de vouloir le beurre et l’argent du beurre, l’adage se vérifie à nouveau : prétendre contenir les prix à la vente sans affecter la puissance des grands groupes du commerce et sans toucher au modèle social rétrograde de la grande distribution notamment alimentaire ; vouloir « redonner » du pouvoir d’achat aux Français tout en maintenant et même en aggravant la répartition actuelle des revenus. Il y a finalement dans ces discours beaucoup de démagogie et fort peu de courage et de lucidité.
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