Le Journal des Finances du 17 janvier titrait « Ne touchez pas aux dividendes » ! Une semaine plus tôt, le même hebdomadaire boursier donnait la parole à quelques patrons de quelques très grands groupes français pour y débattre de la crise et de la nécessité ou pas de « refonder le capitalisme », profession de foi du Président de la République. On trouve dans cette table ronde quelques beaux exemples de l’insolence libérale qui par là-même indiquent clairement les limites que le pouvoir politique est appelé à ne pas franchir, malgré ses nombreux effets de tribune.
Pas touche à mes intérêts !
Oubliant sans doute que les banques, massivement secourues, sont aussi des « entreprises », Michel Cicurel, président de la Financière Rothschild, proclame benoîtement qu’il faudrait tout de même que « l’on accepte que des entreprises disparaissent parce qu’elles ne sont pas rentables ». Autrement dit, maintenant que l’on a sauvé la finance, que la compétition fasse le ménage au sein de l’économie réelle, que les fusions-absorptions se poursuivent et que la collectivité continue d’en payer les frais ! Invité ensuite à donner son avis sur l’évocation en haut lieu d’une « refondation du capitalisme », le même Michel Cicurel répond sans gêne « Quand j’entends parler de la refondation du capitalisme, je sors mon revolver. Surtout lorsqu’on parle davantage de régulation ». Thierry Morin, PDG de Valeo, lui ne croit pas « au mythe de la régulation ». Didier Lamouche, PDG de Bull, estime que « surtout, ne ralentissons pas le rythme des réformes. Ne marquons pas une pause ». Enfin, Patricia Barbizet, DG d’Artemis (PPR) pense que « C’est moins une question de refondation que d’adaptation ». La messe est donc dite de ce côté-là. Sans surprise évidemment.
Cette satanée « société du risque »
Reste à savoir ce qui peut se passer dans l’ensemble de la société, alors que les salariés commencent à payer les effets d’une crise dont personne n’ignore qu’elle a pour origine la cupidité et la course éperdue au profit. Des salariés appelés aujourd’hui à passer à la caisse sous forme de blocage des salaires, de plans de licenciements, d’austérité pour les services publics, avant de devoir éponger dans quelques mois la hausse fiscale due à la forte croissance de l’endettement public.
Il faut une incroyable arrogance de la part des sphères dirigeantes de notre économie pour faire comme si de rien n’était. Comme s’il était normal que ceux qui sont étrangers à tous ces mécanismes financiers spéculatifs en payent maintenant les effets dévastateurs.
Cette crise qui est l’aboutissement d’une histoire maintenant longue d’un quart de siècle durant laquelle, un peu partout dans le monde, les salariés et tous ceux dont le revenu provient du travail se sont vus privés d’une part grandissante de la richesse créée. Une époque durant laquelle les privilèges de la finance ont été traités comme des « ça va de soi ». Où tout ce que le travail avait gagné auparavant est devenu contestable et tout ce que la finance obtenait est décrété irréversible.
Une période pendant laquelle les principes de mutualisation sociale, de solidarité, de services publics ont été dénoncés au nom de l’obésité de l’Etat, dans le seul but d’agrandir le terrain de jeu du secteur privé et du profit. Cette satanée « société du risque », celle des retraites adossées aux cours de Bourse, des assurances privées pour être soigné en clinique privée, des cours du soir privés pour remédier aux manquements d’une éducation publique affaiblie, etc.
Voilà que les mêmes gens et les mêmes intérêts qui ont transformé le monde de la sorte pendant plus de deux décennies continuent de dire : « payez ! », « payez à nouveau ! », « payez encore ! ».
Prise d’otages
Le risque global que fait courir l’industrie financière à toute l’économie nourrit ce paradoxe : quand elle s’effondre la finance n’est jamais seule, elle peut tout emporter avec elle. La spéculation, l’économie de rente, l’ingénierie du profit ont toutes les libertés pour agir et conserver pour elles seules les bénéfices de leurs agissements… jusqu’au jour où elles mutualisent les dégâts qu’elles ont provoqué.
Par son importance et par les risques qu’elle fait courir à tous, la finance a les moyens de contraindre les Pouvoirs publics à lui venir en aide, sous la menace de conséquences insupportables s’ils ne le faisaient pas. Cette asymétrie du risque se termine en prise d’otages : les Etats et la collectivité deviennent les assureurs forcés du cercle de jeu planétaire de la finance spéculative.
Or, tout cela devrait être une raison suffisante pour imposer à la finance les plus sévères contraintes, au lieu de lui accorder toutes les audaces. En France, l’idée de s’attaquer à cette liberté reste pour le moment au niveau des mots et des effets d’estrade. On préfère tirer l’oreille des banquiers pour qu’ils acceptent… peut-être qui sait ? de desserrer les cordons du crédit, plutôt que d’entrer dans leur capital et dans leurs conseils d’administration. C’est la parodie d’une régulation. C’est l’efficacité de la danse de la pluie sur la météo du Sahara.
Bien sûr, il va être question de renégocier les règles prudentielles des banques. Les ratios réglementaires vont être revus, corrigés, amendés. On parlera de transparence et de responsabilité. Dans cinq ou six ans, d’importantes commissions internationales mettront en place quelques nouvelles règles, le temps pour l’industrie financière d’élaborer quelques nouveaux mécanismes de contournement. Exactement comme cela s’est passé au cours des quinze dernières années.
L’Europe est à bonne échelle pour agir
La cupidité empêche de regarder le risque avec lucidité quand les niveaux de profit invraisemblables rendent les marchés financiers euphoriques. Ces risques que la finance est incapable d’évaluer et de maîtriser, il faut donc l’empêcher de les prendre. Il faut la ramener à un statut de subordination : subordination à l’économie réelle et aux besoins des choix collectifs de société.
L’Europe est assez pesante dans l’économie mondiale pour en avoir les moyens. Et, la crise actuelle est suffisamment exceptionnelle pour que tout ce qui était inscrit dans les dogmes de la doctrine dominante puisse être questionnable et contesté. Les idées ne peuvent pas manquer, comme :
- Le retour de la Banque centrale européenne « indépendante » sous un vrai contrôle par les puissances publiques.
- La déprivatisation du système bancaire.
- La fin pure et simple des paradis fiscaux que l’Europe a laissé prospérer sous forme de quelques principautés princières et territoires parasites.
- L’arrêt d’un dumping fiscal et l’homogénéisation des taux d’imposition sur les bénéfices des entreprises.
- Des mesures drastiques de contrôle et de limite de l’effet de levier consistant à acquérir des actifs avec peu de fonds propres et beaucoup de dettes
L'économie européenne, par son volume et sa place dans les échanges mondiaux, serait à même de tenir ce langage et de mener ce genre de politique. Car, il n’est plus acceptable, avec la démonstration actuelle, que la finance soit cette enclave aux rentabilités inconnues du reste de l’économie et porteuse d’inégalités sociales grandissantes.
Puisque le mot « régulation » est dans l’air, alors c’est bien de subordination de la finance qu’il faut parler. Mais ce n’est visiblement pas le penchant actuel des Pouvoirs publics ! À la question portant sur un éventuel grand pôle bancaire public, la ministre de l’Economie répond que « l’heure n’est pas au mécano industrialo-financier pour construire des conglomérats. C’est au contraire le moment pour que chacun fasse son métier le mieux qu’il peut » (Agefi Hebdo, 22 janvier 2009). Pas de mécano, pas de conglomérat ?... Alors que le Crédit Agricole et la Société Générale annoncent le rapprochement de leurs filiales de gestion d'actifs. Alors que tout le monde sait que la crise accélérera les opérations de concentration bancaire ! Visiblement la finance privée – elle - reste libre de jouer au mécano pour renforcer sa puissance de marché.
La finance respire, les services publics étouffent
Selon les dernières estimations, le déficit public français passerait de 3,2 % du PIB en 2008 à 5,4 % en 2009 (données Commission européenne) et la dette publique augmenterait en proportion. Deux raisons à cela : le recul de l’activité économique qui provoque une baisse des rentrées fiscales et l’intervention financière de l’Etat sous forme d’aide à l’activité et aux entreprises.
L’argument est déjà largement utilisé pour poursuivre les politiques d’économies drastiques dans les services publics. La santé et l’éducation nationale en sont les premières victimes. Mais c’est un calcul de gribouille qui ne fait que poursuivre les raisonnements libéraux d’un passé récent. Durant ces années, lorsque le salarié revendiquait on répondait au consommateur, lorsque l’usager protestait on répondait au client. On esquivait la question des salaires pour ne parler que de pouvoir d’achat, on contournait celle des grands besoins sociaux pour ne plus parler que d’offre et de marché.
La crise ne peut cependant que renforcer l’exigence de grands services publics, ne serait-ce que pour casser la spirale de paupérisation pour de nombreux foyers, pour limiter l’aggravation des inégalités sociales et pour soutenir l’activité économique. Hélas, l’affaire des hôpitaux publics semble indiquer que tel n’est pas le raisonnement officiel qui, bien entendu, argue de l’état des finances publiques.
Il est tout à fait remarquable que le pragmatisme dont se targuent les Pouvoirs Publics en matière d’interventionnisme économique consiste à parler de « refondation » tout en poursuivant allègrement la même politique sociale libérale. La grève du 29 janvier est sans aucun doute le premier avertissement contre ces politiques.
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